Les 12 et 13 septembre 2026, New Delhi accueillera les dirigeants des BRICS. L’Inde, qui préside le bloc cette année, a choisi un thème jouant sur ses propres initiales : « Building for Resilience, Innovation, Cooperation and Sustainability ». Derrière ce jeu de mots se trouve une ambition réelle : transformer le poids économique du groupe, qui représente aujourd’hui près de 40 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat contre 28 % pour le G7, en influence politique tangible. La question centrale de la rencontre sera de déterminer si cette puissance économique peut enfin se traduire en capacité d’action collective, ou si elle restera une statistique répétée dans les communiqués.
Le bloc réuni à New Delhi n’a plus grand-chose à voir avec celui de 2009. Il compte désormais onze membres : aux cinq fondateurs – Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud – se sont ajoutés l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran et les Émirats arabes unis en 2024, puis l’Indonésie en 2025. L’Arabie saoudite occupe une position particulière : invitée depuis trois ans sans officialiser pleinement son adhésion, elle figure néanmoins parmi les onze pays conviés par l’Inde, signe que cette ambiguïté pourrait être en voie de clarification. Riyad participe aux réunions ministérielles du bloc tout en maintenant une relation stratégique ouverte avec Washington. Cette double posture illustre la tension interne des BRICS : élargir le groupe ne garantit pas une cohésion indéniable.
L’agenda que l’Inde a réussi à faire adopter est avant tout financier. Le bloc souhaite intensifier le commerce en monnaies locales et réduire la dépendance au dollar dans les transactions entre membres. La nouvelle banque de développement est appelée à augmenter ses prêts en devises nationales. Les BRICS réitèrent également leurs demandes de réforme du Conseil de sécurité de l’ONU et du FMI afin d’accorder davantage de place aux économies émergentes. Ces revendications ne sont pas nouvelles ; ce qui l’est, en revanche, c’est la volonté affichée de présenter des avancées concrètes plutôt que de simples déclarations d’intention. La sécurité économique s’ajoute à ces priorités : chaînes d’approvisionnement, sécurité alimentaire et énergétique, et coopération technologique.
Cette insistance répond à un facteur extérieur : les États-Unis. Donald Trump a menacé à plusieurs reprises d’imposer un tarif de 100 % à tout pays du bloc qui soutiendrait une monnaie BRICS ou une alternative au dollar, même si cette menace n’a pas été suivie d’effet pour ce motif précis. L’Inde fait toutefois face à un tarif réel pouvant atteindre 50 % depuis août 2025, lié à ses achats de pétrole russe et non à la dédollarisation. Les deux dossiers ne doivent pas être confondus, mais la menace initiale continue de peser sur les économies ayant des liens commerciaux étroits avec Washington, notamment l’Inde, les Émirats et l’Arabie saoudite. D’où le ton volontairement modéré du prochain sommet : « résilience » et « coopération » plutôt que « dédollarisation » ou « multipolarité ».
L’Inde incarne cette prudence mieux que tout autre membre. Elle accueille les BRICS tout en étant partenaire des États-Unis au sein du Quad, avec le Japon et l’Australie. Vladimir Poutine a confirmé sa présence ; celle du président chinois est attendue, bien que Pékin n’ait pas encore officialisé sa participation. Si Xi Jinping se rend à New Delhi, ce serait sa première visite en Inde depuis sept ans, après la rencontre informelle de 2019 et le choc frontalier de Galwan en 2020 qui avait gelé une grande partie du dialogue bilatéral. Pour New Delhi, recevoir les deux dirigeants sans s’éloigner de Washington serait une démonstration d’autonomie stratégique : le sommet vise autant à afficher la puissance collective du bloc qu’à montrer que l’Inde peut dialoguer avec tous sans dépendre de personne.
Les fissures internes compliquent toutefois cette image d’unité. Une grande partie du commerce extérieur des Émirats reste libellée en dollars, notamment leurs exportations pétrolières, dont le prix mondial est fixé dans cette monnaie malgré les accords bilatéraux en roupies ou en yuans. L’Iran demeure entravé par les sanctions américaines, ce qui rend ses partenaires du bloc plus prudents dans leurs opérations bancaires. La Chine et l’Inde traversent une phase de rapprochement tactique après des années de tensions frontalières, mais leur rivalité pour l’influence dans le Sud global persiste. Chaque membre a rejoint les BRICS pour des raisons différentes : financement, couverture diplomatique, alternative à l’ordre international dominé par Washington. Maintenir cette diversité sous une bannière commune constitue sans doute le véritable défi de la prochaine conférence. L’Inde a d’ailleurs préféré un programme limité plutôt qu’une longue liste d’engagements que tous n’auraient pas été prêts à assumer.
Au final, les BRICS n’ont plus besoin de convaincre qu’ils représentent près de 40 % du PIB mondial ; cette réalité est acquise. Ce qu’ils doivent démontrer, c’est leur capacité à agir comme un bloc lorsque ce poids économique doit se traduire par des décisions communes : un système de paiements partagé, une position unifiée face à un tarif, un prêt de la nouvelle banque de développement qui n’a pas besoin du dollar pour être exécuté. New Delhi dira si le groupe est prêt à franchir cette étape ou s’il restera avant tout la photographie de onze dirigeants partageant un certain malaise face à un ordre qu’ils n’ont pas conçu, mais pas nécessairement une stratégie commune pour le transformer.




