En couronnant la juriste sud‑africaine Navi Pillay, le Comité norvégien ne salue pas seulement une carrière. Il adresse un avertissement au monde : sans règles communes, il n’y a pas de paix durable. Pas d’accord de paix signé, pas de guerre terminée. Le prix Nobel de la paix 2026 récompense quelque chose de moins spectaculaire, et peut‑être de plus fragile, à savoir l’idée que les États, même les plus puissants, doivent obéir à des règles, et que quelqu’un doit veiller à ce qu’ils les respectent.
Vendredi 9 octobre, à Oslo, le Comité norvégien du Nobel a décerné le prix à Navanethem « Navi » Pillay, 85 ans, « pour ses efforts en faveur de la paix et du droit international ». Elle a été choisie parmi 287 candidatures. Le parcours de Navi Pillay se confond avec l’histoire récente de la justice internationale. Née à Durban sous l’apartheid, dans une famille d’origine tamoule, fille d’un chauffeur de bus, elle devient en 1967 la première femme à ouvrir un cabinet d’avocats dans la province du Natal. Elle y défend les militants anti‑apartheid, avant de devenir la première femme de couleur à siéger à la Haute Cour d’Afrique du Sud. Au Tribunal pénal international pour le Rwanda, elle contribue à une avancée historique : faire reconnaître que le viol et les violences sexuelles peuvent constituer des actes de génocide et des crimes contre l’humanité. Elle siège ensuite à la Cour pénale internationale, puis devient haute‑commissaire des Nations unies aux droits de l’homme. Elle siège à la Cour internationale de Justice dans l’affaire accusant le Myanmar de génocide contre les Rohingyas.
Le Comité n’a laissé aucune ambiguïté sur le sens de son choix. Son président, Jørgen Watne Frydnes, a déclaré que le système du droit international était « soumis à une pression énorme » et que ses institutions étaient attaquées. Dans un monde qui compte plus de guerres et de conflits qu’à aucun autre moment depuis des décennies, le Comité estime que le droit international n’est plus un simple complément à la paix et à la sécurité : il en est devenu la condition. Il va plus loin encore, en avertissant que le monde glisse vers une politique fondée sur la force, au détriment du respect du droit. Le prix se veut donc un message direct à ceux qui bafouent les règles communes. « Je dédie ce prix à toutes les survivantes et à tous les survivants de crimes internationaux », a déclaré Navi Pillay.
La décision a immédiatement suscité des réactions contrastées. Navi Pillay a présidé la commission d’enquête de l’ONU qui a conclu, en 2025, qu’un génocide était en cours à Gaza. Israël a vivement dénoncé l’attribution du prix. Le Comité a répondu qu’il ne se prononçait pas sur la qualification des actions d’Israël à Gaza et qu’il « n’est pas un tribunal ». À Washington, Donald Trump a estimé que le Comité avait « avili » le prix. Le même jour, la Maison‑Blanche a imposé de nouvelles sanctions à la Cour pénale internationale. À l’inverse, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a salué « un hommage à tous ceux qui œuvrent pour faire respecter et défendre le droit international ». Le contraste avec 2025 est saisissant : l’an dernier, le prix avait été attribué à l’opposante vénézuélienne María Corina Machado, après des mois de pressions de Donald Trump pour l’obtenir lui‑même ; Mme Machado lui avait ensuite remis sa médaille. Cette année, Oslo choisit une femme qui a consacré sa vie à soumettre le pouvoir des États au droit.
Pour Haïti, pour les pays africains et pour l’ensemble des petits États, l’enjeu est loin d’être abstrait. Ces pays ne disposent ni d’armées puissantes ni d’un poids économique décisif. Le droit international, le multilatéralisme et les juridictions internationales sont souvent leur principale protection. Lorsque les règles reculent, ce sont eux qui ont le plus à perdre.
Les autres prix Nobel 2026 ont également été annoncés : en médecine, Karl Deisseroth, Peter Hegemann et Georg Nagel, pour l’optogénétique ; en physique, Francis Halzen, pour sa contribution à l’observatoire de neutrinos IceCube ; en chimie, Henri Kagan et Kenso Soai, pour leurs travaux en synthèse organique asymétrique ; en littérature, la poétesse et essayiste canadienne Anne Carson ; en économie, Robert E. Hall et Michael Woodford, pour leurs modèles destinés à aider gouvernements et banques centrales à stabiliser l’économie face aux chocs extérieurs. Ce dernier prix, annoncé le lundi 12 octobre, a clos la saison des Nobel.
Navi Pillay recevra son prix à Oslo le 10 décembre, cent vingt‑cinq ans après la première attribution du Nobel de la paix, en 1901. Un prix Nobel ne met pas fin à une guerre. Il ne protège pas un tribunal. Mais, à l’heure où les normes internationales sont ouvertement contestées, il rappelle une évidence que l’on croyait acquise : la paix ne repose pas seulement sur l’équilibre des forces. Elle repose aussi sur la force du droit.




