L’Organisation des Nations Unies, qui entre dans sa 81ᵉ année d’existence, se trouve à un moment critique de son histoire. Les crises se multiplient : conflits prolongés, tensions géo‑économiques, migrations massives, crise climatique, fragmentation du multilatéralisme. Dans ce contexte, le mandat d’António Guterres arrive à son terme en décembre 2026, et le choix de son successeur devient un moment déterminant pour le cap de la diplomatie mondiale.
Le Conseil de sécurité a déjà entamé ses consultations informelles, et sept candidatures ont été déclarées : Rebeca Grynspan (Costa Rica), arrivée en tête du premier tour indicatif ; Carolyn Rodrigues‑Birkett (Guyana), bien placée lors des premiers votes ; Michelle Bachelet (Chili), ancienne présidente et ancienne Haute‑Commissaire aux droits de l’homme ; Rafael Grossi (Argentine), directeur général de l’AIEA ; María Fernanda Espinosa (Équateur), ancienne présidente de l’Assemblée générale ; Macky Sall (Sénégal), ancien président du Sénégal ; et Olara Otunnu (Ouganda), ancien secrétaire général adjoint de l’ONU.
Si tous présentent des parcours solides, plusieurs obstacles structurels compliquent leur élection. Grossi possède une expertise technique remarquable mais un profil trop spécialisé pour un poste politique global. Espinosa souffre d’un soutien régional limité. Macky Sall fait face à des critiques internationales sur la gouvernance sénégalaise, ce qui réduit sa capacité à obtenir un consensus au Conseil de sécurité. Otunnu ne bénéficie pas d’un soutien suffisant. Rodrigues‑Birkett manque de visibilité internationale. Dans ce paysage, deux candidatures se détachent : Bachelet et Grynspan. Elles incarnent deux visions du leadership onusien, mais surtout, elles répondent à deux critères structurants : l’ONU n’a jamais été dirigée par une femme, et selon la logique informelle de rotation régionale, c’est au tour de l’Amérique latine d’occuper le poste.
La région latino‑américaine se trouve devant une responsabilité historique. Pour la première fois depuis Javier Pérez de Cuéllar, elle dispose d’une fenêtre politique réelle pour accéder au poste de Secrétaire général. Mais cette opportunité dépend d’un facteur essentiel : sa capacité à éviter la fragmentation interne. L’Amérique latine est aujourd’hui l’une des régions les plus polarisées du monde, traversée par des clivages idéologiques profonds, des rivalités nationales persistantes et des divergences stratégiques entre ses blocs politiques. Cette polarisation se reflète dans la multiplicité des candidatures latino‑américaines : Grynspan, Bachelet, Grossi, Espinosa, Rodrigues‑Birkett. En se divisant, la région affaiblit son poids collectif et complique la construction d’un consensus au Conseil de sécurité, où tout se joue réellement.
Car l’élection du Secrétaire général n’est pas un processus démocratique global : elle se décide dans une salle fermée, entre quinze États, dont cinq disposent d’un droit de veto. Les dynamiques régionales comptent, mais elles ne sont jamais décisives sans l’aval des membres permanents. Une région divisée offre au Conseil de sécurité une marge de manœuvre plus large pour imposer un candidat extérieur ou pour favoriser celui qui correspond le mieux à ses intérêts stratégiques. À l’inverse, une région unie derrière un nom, qu’il s’agisse de Bachelet ou de Grynspan, augmente considérablement ses chances.
Dans ce contexte, les deux femmes incarnent deux visions du rôle de l’ONU. Bachelet représente un leadership politique et moral, fondé sur la défense des droits humains et la capacité à prendre position face aux grandes puissances. Grynspan incarne un leadership de consensus, fondé sur la coopération Nord-Sud, la négociation économique et la recherche d’équilibres dans un système fragmenté. Ces deux approches ne s’opposent pas : elles reflètent deux réponses possibles à la question centrale de cette élection, à savoir quel type de leadership l’ONU doit‑elle incarner dans sa neuvième décennie ?
Quel que soit le résultat final, cette tension entre fermeté politique et construction de consensus continuera de structurer le débat sur l’avenir de l’ONU bien au‑delà de 2027.




